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L'affaire Werner

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Jean BELIN
(Président de l'association départementale des
déportés, internés, résistants et patriotes)

Contexte historique de l’affaire Werner

Au mois de janvier 1944, le département de la Côte-d’Or est jugé par le régime de Vichy comme étant le plus agité de la zone occupée. Cette agitation n’est pas le fait du hasard : Sa géographie permet l’éclosion de nombreux maquis. Son implantation et l’organisation de la Résistance portent leurs fruits. La Résistance y est surtout très active et ce malgré les coups portés par l’occupant au cours de l’hiver 1943-1944 avec l’arrestation de nombreux cadres de mouvements de résistance, et de plusieurs maquis anéantis. Mais la Résistance survit et se renforce.


Le sentiment d’une libération proche se fait jour en France. Galvanisée par cette perspective, la résistance à l’occupant s’intensifie. Ils s’occupent de saboter les installations utiles aux Allemands. Dans le Nord-Ouest de l’Auxois, les groupes Bernard participent à cette fraction du soulèvement national. Ils s’attaquent aux voies ferrées, aux gares, à l’outillage et au matériel roulant de la SNCF, aux lignes de transport de l’énergie électrique, aux câbles souterrains des lignes téléphoniques, etc.


L’année qui commence est pleine de menaces pour la domination allemande apparemment établie, mais les occupants réagissent. Ils imposent un remaniement ministériel où ils confient le maintien de l’ordre à Darnand, chef de la Milice française, la propagande à Henriot et le ministère du Travail à Déat. Plus dangereux : ils reçoivent l’appoint de nouvelles forces de police créées par Vichy et affectées au maintien de l’ordre comme Le G.M.R. « Bourgogne » (groupement mobile régional), fort de 211 hommes.


Mais encore plus redoutables sont les forces auxiliaires dépendant directement des Allemands. La milice dijonnaise constituée en janvier 1944 d’une trentaine de miliciens, pour la plupart membres de P.P.F. (Parti populaire français) et de la L.V.F. (Légion des volontaires français contre le bolchévisme), qui seront rejoints en février par une vingtaine de transfuges de la Milice révolutionnaire française avec à sa tête Gaston DUCAS. Le groupe encadré par des sous-officiers allemands qui est caserné au 10 boulevard Carnot, est chargé de recueillir des renseignements, d’infiltrer les maquis et susceptible d’effectuer des coups de main.

 


Pour garder le contrôle de la situation, il ne faut montrer aucune disposition à la clémence, la lutte contre les mouvements de Résistance prend toute sa dimension. Neutraliser « les terroristes » est devenu pour les Allemands la priorité absolue. Dans cette optique, tous les moyens sont bons, y compris les représailles sur les populations civiles.


Dans l’Auxois, le redoublement des opérations de police menées par les Allemands contre les maquis est tout de suite perceptible. Affiliés aux F.T.P., les groupes Bernard entrent dans la catégorie des formations armées de Résistance, c’est-à-dire dans la catégorie désormais pourchassée sans relâche. C’est un de ses groupes, qui est à l’origine de l’enlèvement du Major WERNER. L’ampleur de la répression qui s’ensuit est liée au moment de l’affaire WERNER. Les villages de la vallée de l’Ozerain ont été réprimés dans le cadre d’une lutte accrue contre les mouvements de Résistance. Au début de l’année 1944, la supériorité de l’occupant, le durcissement de sa politique, les pouvoirs conférés à la Sipo-S.D., tout était en place pour que l’Affaire Werner affiche un bilan si lourd.


A quelques quarante kilomètres de Dijon, la capitale de la Bourgogne, où ils ont des forces considérables, les Allemands se voient gravement défiés par ceux qu’ils appellent « les terroristes » ou « bandits ». Pour les autorités d’occupation, l’embuscade de Pont de Pany est un véritable affront. L’ampleur de la répression qui s’abat sur la vallée de l’Ozerain est à la hauteur de l’objectif poursuivi par les Allemands dans cette affaire : montrer qu’on ne les bafoue pas impunément et décourager aussi toute tentative de récidive.


Il s’agira donc de prévention autant que de représailles. A un moment où la contestation se développe, où la Résistance s’enhardit, l’Affaire WERNER sera l’occasion de « statuer un exemple », de terroriser suffisamment les populations pour obtenir leur soumission. De ces motivations vont découler les caractéristiques de l’Affaire WERNER. En mettant partout l’accent sur cet « assassinat inqualifiable » d’un officier supérieur. Les Allemands se sont servis du Major WERNER pour justifier la férocité d’une répression qui entre pourtant dans leurs vues. A travers la vallée de l’Ozerain, c’est toute la Résistance en Côte-d’Or et au-delà qui était visée avec pour objectif de lui porter un coup fatal : être implacable jusqu’à en briser même l’idée.


On peut parler d’une répression nazie. Les hommes qui l’ont conduite se réclamaient de l’idéologie hitlérienne et en ont appliqué les funestes préceptes. Utilisant la dynamique de la terreur et le recours émérite à la torture afin de parvenir à l’écrasement des populations. C’est d’ailleurs par affinité idéologique avec les Allemands de la Gestapo que Gaston DUCAS et d’autres français ont collaboré activement aux arrestations dans les villages de la vallée de l’Ozerain.


La répression terrible qui s’est exercée est le fait de la SIPO-SD dijonnaise, sous l’égide du Kommandeur HULF. Ce dernier affirme avoir reçu des ordres stricts de Paris en ce sens. Au siège des S.S. et de la police allemande en France, l’enlèvement de WERNER par la Résistance est jugé inadmissible et appelle un châtiment exemplaire : l’échelon se situe donc au plus haut niveau.


Ludwig KRAEMER, dit « Stuka », est versé au service de la Sipo-S.D. Il devient chef exécuteur des arrestations en Côte-d’Or, particulièrement chargé de toutes les affaires concernant la Résistance. Sa responsabilité dans l’Affaire WERNER est essentielle, puisqu’à l’époque, c’est lui qui dirige l’enquête. La façon dont il a pu la conduire est laissée à l’appréciation de chacun, sachant que le S.S. KRAEMER était nazi depuis 1937, qu’il déployait dans son travail une activité très appréciée de ses chefs, et que la presse voyait en lui « l’une des plus sinistres brutes que Dijon ait connues pendant l’occupation » assortie d’un « tortionnaire ».


Voici pour les principaux responsables allemands de cette répression, mais une telle efficacité n’aurait pu être atteinte sans la participation de Français. Dans l’Affaire WERNER, c’est la présence d’un certain nombre d’agents français qui explique le succès de la répression. A ce moment-là, l’aide que reçoit la Sipo-S.D. provient d’engagements individuels de Français proposant leurs services. Les agents français de la « Gestapo » effectuent de nombreuses sorties en février et mars 1944. Leur incrimination est un fait avéré. Ainsi, c’est « milicien dijonnais au service du S.D. » appartenant au groupe de DUCAS qui serait responsable de la rafle du 2 février au village de Chevannay (Le Bien Public 13 Octobre 1949). La culpabilité de Gaston DUCAS est irréfutable, il a été reconnu par plusieurs personnes venues témoigner à son jugement après la Libération.


C’est une répression longue qui s’installe et qui n’est pas sans signification : vu l’éclat qu’ils souhaitaient donner à la répression, les Allemands n’ont pas voulu pêcher par précipitation. Ils ont au contraire procédé avec méthode. De la sorte, la répression va revêtir un aspect des plus spectaculaires. Tout semble avoir été surdimensionné dans cette affaire : l’envergure des moyens employés, le nombre des arrestations, celui des villages réprimés, et celui des victimes, qu’elles soient fusillées, déportées ou internées. Un bilan qui ne cesse pas d’impressionner et qui peut paraître disproportionné quand on le rapporte au seul sort du Major.


La mise en scène spectaculaire et la juridiction exceptionnelle choisie par les autorités allemandes pour ce procès qui relevait pourtant d’une affaire locale visaient avant tout à transformer le jugement qui s’en suit, comme dix jours plus tôt avec le procès expéditif dit du « groupe Manouchian », en opération de propagande pour discréditer la Résistance côte-d’orienne et terroriser la population. L’écho formidable rencontré dans certains journaux de l’époque participent également d’une telle analyse. Le Progrès de la Côte-d’Or multiplie les articles sur le procès des « terroristes » locaux, se faisant l’instrument fidèle de la propagande voulue par les occupants. PARIS SOIR, La Tribune de l’Est reprennent les mêmes analyses.


Nous sommes donc le mardi 29 Février 1944, dans cette salle, la plus majestueuse dit-on, du Palais des Ducs de Bourgogne, réquisitionné par les autorités allemandes. Une Cour Martiale SS, venue de PARIS va ainsi juger et condamner 16 patriotes dont 15 à la peine capitale. Seul Lucien Duthu, âgé de 16 ans échappe à la peine de mort. Il est condamné à 3 ans de forteresse. Pour le décor, croisons ce qu’écrit la presse de l’époque et les quelques rares témoignages, dont celui de Lucien Duthu :
« Des tentures noires ont été exigées de l’entreprise des Pompes Funèbres pour couvrir les murs. La partie centrale et le tableau des Gloires de Bourgogne sont également voilés de noir. Mais on y a fixé un immense médaillon, reproduisant en galons d’argent le trop fameux « RHUNE » SS, emblème devenu odieux dans tous les pays occupés.


Tout l’Etat-Major dijonnais de la WEHRMACHT est présent en grand uniforme, croix de fer au col. Mieux encore ! Les Allemands ont contraint les plus hautes autorités françaises à assister à ce jugement. Le préfet régional, le préfet du département durent se présenter en uniforme. Le procureur général et les hauts magistrats de la Cour d’Appel furent aussi obligés d’assister à ce drame. Le Maire de Dijon, Maurice BERNARD, a refusé courageusement de se plier à cette injonction.


Une estrade a été installée, entourée de volumineuses plantes vertes amenées du jardin de l’Arquebuse. Les cinq juges en uniforme SS prennent place sur le podium. Des forces de police ou service de sécurité et la Feldgendarmerie de la rue de Metz ont été spécialement désignées pour assurer la protection des lieux avec l’aide de deux compagnies d’infanterie qui surveillent tout le quartier. La cour d’honneur de l’hôtel de ville et la cour de Flore sont fermées et sévèrement gardées. Nos 16 Patriotes entourés de feldgendarmes prendront place sur des bancs à gauche de cette salle. Les officiers allemands invités, les interprètes, l’avocat désigné se tiennent à droite. Le fond de la salle est réservé aux personnalités françaises requises ou venues spontanément, car il y en a eu ! Voilà le cadre ! un cadre grandiose et lugubre ! comme pour un drame Wagnérien ce dont les Nazis sont friands. A 15h30, la sentence est annoncée. Les 15 héros du maquis de l’Auxois sont fusillés le lendemain. Ils avaient pour nom :

o Albert CHAUCHARD, dit « PERRET »
o René YAOUANC, dit « DAGORDE »

o Marcel REBOURSEAU, dit « BERTHOT »
o Michel MENESTRIER, dit « GERMAINE »

o René MENESTRIER, dit « SIMON »
o Joseph MENESTRIER

o Marcel GOUGEOT, dit « ARTHUR »
o Marcel HUCHON, Alias « THIERRY »

o François GUILLIER
o Maurice QUIGNARD

o Adrien GUEDENEY
o Emile GUEDENEY

o Louis GUEDENEY
o Henri LOREAU

o Charles CARRIERE

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